julio 30, 2013

“Le plus blessant pour les Syriens, c’est le manque de solidarité” – Entretien avec Salam Kawakibi

Paru dans Ouest-France le 24 juillet 2013

 

Quelle est la situaton humanitaire en Syrie ?

Les secours arrivent plus sur le papier que dans la réalité. La situation est dramatique, elle a été comparée à la crise rwandaise. Il n’y a pas seulement des millions de déplacés et de réfugiés à l’étranger, et des dizaines de milliers de victimes, mais nous avons toute une génération qui ne va plus à l’école depuis deux ans. Toute une génération d’enfants qui n’ont pas été normalement vaccinés. On assiste au retour de la tuberculose, qui avait été éradiquée depuis une vingtaine d’années. Il y a des villes entièrement détruites. Homs aurait été détruite à plus de 60%. Quand on sait que c’est la troisième ville du pays, on mesure le drame. Certains villages n’existent plus. Ils ont disparus de la carte. Comme dans les récits sur la seconde guerre mondiale.

Ce sont les combats où il y a une volonté de raser certains villages ?

En grande partie, ces disparitions de villages est due à une politique d’épuration ethnique qui a été pratiquée dans une zone géographique bien précise. Le dernier épisode en date, c’est la ville de Qousseir, où tout a été détruit et d’où les habitants, chrétiens et musulmans, ont dû partir. Il y a une tentative de modifier la carte démographique en brûlant les registres du cadastre dans de nombreuses localités pour couper court à toute revendication de propriété à l’avenir. C’est une expropriation par la guerre. On ne bombarde pas seulement les habitations, mais on brûle les traces.

Au niveau humanitaire, la solidarité sur place existe-t-elle encore ?
Jusqu’ici, on a vu une grande solidarité sur le terrain, mais on constate une fracture à présent. Chez les citoyens de tous les bords, on ressent une grande peur de l’avenir, de la façon dont il va falloir traiter avec celui qui a été accusé d’être derrière sa propre souffrance. Le régime a établi un scénario dès le premier jour de la contestation et on voit que, deux ans-et-demi, il a presque réussi à réunir tous les ingrédients pour qu’une guerre civile éclate.

Ce n’est pas déjà une guerre civile ?
Jusqu’à maintenant, il n’y a pas eu de guerre civile en Syrie, c’est une guerre contre les civils. Mais tous les ingrédients sont là pour qu’elle voit le jour dans les prochaines semaines. Si rien ne se passe pour l’éviter.

Sur base communautaire ?
Les actions militaires, du côté du régime, ont pris une dimension communautaire. Quand on voit les scènes de tortures qui ont été tournées exprès et diffusées sur le net portait les empreintes d’une seule communauté, même si ce n’est pas vrai, mais il y avait une volonté du régime de prendre en otage la communauté alaouite. Le régime utilise cette dimension pour provoquer des réactions au sein de la société syrienne contre la minorité alaouite, pour que cette dernière s’accroche encore plus à la soi-disant protection du régime. Il y a une instrumentalisation de la question communautaire qui est faite de façon minutieuse et diabolique. Et moi, je crains qu’elle ne soit en train de donner, hélas, des fruits.

Côté rébellion, il y a des infiltrations tout aussi radicales ?
Justement, je vous parle d’un scénario établi très tôt et qui selon moi est en cours de réalisation. Dès le début, il  y a deux ans, le régime annonçait le danger extrémiste et les infiltrations radicales. A l’époque, c’était faux, mais c’est devenu une réalité. Il y a des groupes radicaux infiltrés de plusieurs façons sur le territoire syrien. On peut parler d’infiltration par l’Irak, par la Turquie. Il y a une radicalisation au sein même du mouvement de la rébellion, mais c’est explicable compte tenu de l’indifférence de la communauté internationale et de l’abandon des Syriens à leur destin. De l’autre côté, il y a aussi une radicalisation artificielle, introduite de l’extérieur, qui n’a rien à voir avec la nature des pratiques religieuses des Syriens. Il y a ce qu’on appelle des Moudjaidines étrangers qui sont là pour des objectifs qui n’ont rien à voir avec la liberté ou la démocratie. Certains sont là parce que c’est un espace ouvert pour faire la guerre après l’avoir déjà faite en Afghanistan ou en Irak. Il y a aussi des exactions pratiquées par ces Moudjahidines à l’égard des habitants syriens qui vivent dans les zones contrôlées par l’Armée libre. Les zones où le pouvoir n’exerce plus sa domination. Dans le but de déstabiliser toute alternative au régime. Ils rendent un vrai service au régime.

Vous dénoncez l’inaction occidentale, quelles promesses n’ont pas été tenues ?

Déjà, la première erreur fatale qui a été commise dès le début, c’est que les Occidentaux ont encouragé l’opposition syrienne à aller encore plus loin dans ses revendications en annonçant la fin du régime dans l’espace de quelques semaines, la fin de sa légitimité. Toutes ces déclarations qui n’ont pas été suivies d’actions ou de décisions concrètes n’ont fait que piéger encore plus l’opposition politique syrienne. Une opposition  qui est immature, qui n’a jamais pu pratiquer la politique durant cinq décennies de répression et de contrôle de l’espace public. C’était déjà une erreur très grave. Ensuite, on a vu toute une série de réunions, avec les Amis de la Syrie, avec des chiffres avancés sur le plan humanitaire, avec des engagements des pays occidentaux pour soutenir l’opposition syrienne et renforcer le processus politique nécessaire pour résoudre la question. Il est bon de rappeler que personne, côté rébellion, n’a évoqué une intervention militaire pour arrêter la tuerie en Syrie. Ce n’était ni la revendication de l’opposition ni une promesse avancée par quiconque. Cet argument n’a donc pas lieu de revenir sans arrêt, comme une justification à l’inaction. Les gens n’étaient pas dupes, ils savaient qu’il n’y aurait pas d’intervention militaire, que la donne régionale ne le permettait pas. En revanche, une intervention politique et humanitaire claire était attendue, et on ne l’a pas eue.

Intervention politique de quelle nature ?
En intervenant auprès des maîtres de cette tuerie. Autrement dit, l’Iran et la Russie. Ils n’attendaient que cela, d’être remis dans le jeu diplomatique. Les pays occidentaux ont complètement écarté cette possibilité par rapport à l’Iran, et qu’ils ont à moitié accepté vis-à-vis de la Russie. On sait que Moscou a des intérêts, mais avant tout se sent toujours humiliée sur la scène internationale, et veut imposer sa présence sur les dossiers importants comme pouvait l’avoir l’ancien empire russe. Et cela n’a jamais été pris en compte.

Les Russes sont les seuls à avoir respecté en Syrie leurs engagements ?
Ils se sont engagés à fournir des armes, des experts et de l’aide financière au régime. Comme les Iraniens, et ils ont toujours respectés ces engagements. Les Iraniens envoient des Pasdarans, des milices à base communautaire en provenance d’Irak, du Pakistan ou du Liban via le Hezbollah comme bras armé de leur diplomatie. Les Russes envoient des experts, des armes et aussi soutiennent économiquement et financièrement la machine à tuer du régime. Ils n’ont jamais hésité ou parlé à mi-mot. Il y a beaucoup de cynisme et de criminalité dans leur comportement, mais au moins il n’y a pas d’hypocrisie comme on l’entend dans le discours occidental.

Assad est plus fort aujourd’hui qu’en décembre 2012 ?
Au niveau militaire, on est plutôt face à un statu quo qui continue à éprouver les Syriens. Il n’y a pas de réelle avancée, pas de victoire importante d’un côté ou de l’autre. Assad, maintenant, sait que l’Occident a compris qu’il y a maintenant un danger de radicalisation. C’est du pain béni pour lui. Sur ce point, sur la communication,  il est en position de force. Mais sur le terrain, on ne peut pas le dire.

Le Congrès américains s’apprête à donner un feu vert à l’administration Obama pour des livraisons d’armes  à la rébellion. C’est trop tard ? Trop peu ?

Je crains que cela ne serve à augmenter les probabilités de tuer encore plus de civils syriens. Je ne vois pas un processus militaire aboutissant à un résultat salutaire pour els Syriens. Il faut un processus politique. Or, personne ne veut véritablement s’y engager. On parle de Genève 2, mais ni les Américains ni les Russes ne sont pressés. Personne n’est capable, maintenant, de vous dire de quoi il s’agit. Certains diplomates vous parlent même de repousser la rencontre en septembre ou octobre à cause des vacances… C’est de l’irresponsabilité. Si on parle de fournitures d’armes, c’est pour dire qu’on a fait à la fin ce qu’on a pu, mais sans trouver de solution politique. Livrer des armes sans un processus politique clair, ferme et avec un agenda précis, ce n’est que renforcer les risques de morts pour les Syriens.

Avant de clore l’entretien, Salam Kawakibi désire ajouter ces mots…

J’ajouterais une chose. Ce qui est le plus choquant et profondément blessant pour les Syriens en ce moment, c’est le manque de solidarité. Pas des Etats occidentaux, parce que ce n’est pas très surprenant en fonction de leurs calculs et de leurs intérêts, mais c’estle manque de solidarité de la part de la société civile occidentale. Elle a été souvent beaucoup plus active dans des situations semblables sur l’Irak, la Palestine ou même le Vietnam. Maintenant on observe vraiment un scepticisme de la part de l’opinion européenne à l’égard du mouvement contestataire en Syrie. Et cela rejoint mes craintes sur la communication orchestrée par le régime de Damas.

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