mayo 20, 2014

Libye: «Ce que fait Khalifa Haftar s’apparente à un coup d’Etat»

Interview de Barah Mikaïl, membre de la Coordination et du Conseil consultatif de l’ACM, sur www.rfi.fr, le 19 mai 2014

© Reuters/Esam Omran Al-Fetori. Le général Khalifa Haftar, lors d’une conférence de presse près de Benghazi, le samedi 17 mai 2014.

Il existe maintenant deux zones de tensions simultanées en Libye. Benghazi, depuis le vendredi 16 mai et une offensive d’un groupe paramilitaire dans l’est du pays ; et Tripoli, depuis ce dimanche 18 mai, où des hommes armés ont suspendu les travaux du Parlement. Barah Mikaïl, directeur de recherche sur l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à la Fondation pour les relations internationales et le dialogue extérieur (Fride), à Madrid, a livré à RFI son analyse de la situation.

RFI : Est-ce que les événements en cours en Libye s’apparentent à un coup d’Etat ?

Barah Mikaïl : On a effectivement de la part des troupes et des alliés du général Khalifa Haftar, basé à Benghazi, une atteinte aux représentations fortes des institutions libyennes, c’est-à-dire très principalement au Congrès général national, le Parlement libyen. Cela montre que son positionnement vis-à-vis de ces institutions s’apparente à un coup d’Etat. Je ne dirais pas pour autant un coup d’Etat militaire, parce que la notion de militaire pose problème en Libye, dans un contexte où ce sont plutôt des milices qui s’affrontent de part et d’autre. Mais pour le reste, Khalifa Haftar a fait il y a quelques mois des déclarations qui s’apparentaient à une volonté de coup d’Etat. Aujourd’hui, le fait qu’il cherche à avoir un maximum d’alliés sur le terrain et à décontenancer et décrédibiliser les institutions libyennes censées favoriser le processus de transition dans le pays, montre qu’à travers ce coup de force, il veut compter comme l’un des hommes forts du processus libyen.

Est-ce que cela veut dire que vous établissez un lien direct entre ce qui s’est passé vendredi à Benghazi et dimanche à Tripoli ?

Les événements survenus le long de ces deux ou trois derniers jours montrent un lien effectif. On est parti notamment de cette annonce par Khalifa Haftar de sa volonté d’en finir avec l’action des groupes qu’il qualifie de terroristes. Et en l’occurrence un groupe comme Ansar Asharia, par exemple, actif dans la ville de Benghazi, est effectivement un groupe islamiste coupable de violences. Mais à partir de là, il a déployé une stratégie qui l’a amené à dire que même son coup militaire contre le bâtiment abritant le Congrès général national était dû à sa volonté d’en finir avec des formations islamistes. Or, cela pose problème. D’un côté, il y a un problème islamiste qui prévaut en Libye même si, pour ce que l’on en voit, la plupart des bases islamistes liées à Ansar Asharia et consorts se basent surtout dans l’est du pays et à Benghazi. D’un autre côté, à partir de cette stratégie supposée être anti-islamiste, Khalifa Haftar veut avoir un maximum de soutien et veut montrer qu’il s’érige comme l’un des sauveurs du pays vis-à-vis des risques qui le tiennent.

Est-ce que c’est une personnalité connue de l’opinion publique libyenne ?

Khalifa Haftar s’est fait connaître depuis un moment. Il avait notamment participé, à l’époque de Kadhafi, aux événements liés à la guerre du Tchad. Puis il était tombé en disgrâce du fait d’un ensemble de tractations et d’une volonté de la part de Kadhafi de tirer son épingle du jeu avec la fin de la guerre du Tchad. Mais il est revenu en force et il a pu retrouver une forme de reconnaissance avec les événements de 2011 puisqu’il était l’un des hommes qui se sont érigés contre Kadhafi et qui ont demandé sa chute ou sa destitution. Par la suite, ce qui continue à poser problème, c’est le fait que d’un côté Khalifa Haftar a été audible tout au long de ces derniers mois, mais d’un autre côté, personne n’est à même de dire quels sont ses soutiens et quelle est sa popularité effective. De mon point de vue, ce qui se joue aujourd’hui est une forme de recomposition de l’allégeance ou de l’adhésion des milices, soit à Khalifa Haftar, soit à des forces que l’on pourrait considérer comme étant plus « pro-gouvernementales ». Là, il y a des choses intéressantes puisque des revers d’alliance semblent s’opérer. D’un point de vue populaire, maintenant je ne dirais pas que Khalifa Haftar n’a pas de soutien. Son populisme est payant et l’amène à avoir le soutien d’une partie de la population libyenne. Mais comme toujours, il est difficile de dire quelle majorité l’emportera. Est-ce que la majorité est plutôt en faveur des pas qu’il est en train d’opérer ou en faveur des forces qui sont opposées à lui et qui disent représenter une tonalité plus gouvernementale ? Franchement, c’est vraiment très difficile à déterminer.

La Libye a connu beaucoup de soubresauts ces derniers mois, doit-on parler d’un moment clé après les événements de ces dernières 72 heures ?

Nous sommes à un moment clé dans les événements libyens et la possibilité, non pas pour Khalifa Haftar mais plutôt pour les forces se disant pro-gouvernementales, de faire la différence ou non, risque d’être déterminante pour la suite. En l’occurrence, si le nouveau Premier ministre désigné, Ahmed Meitig, les institutions libyennes officielles ainsi que leurs soutiens n’arrivent pas à montrer qu’ils sont effectivement en train de tenir les perspectives et de faire ce qu’ils peuvent pour ramener l’ordre, on n’aura pas pour autant une victoire entière de Haftar ou de ses alliés. Par contre, on aura une division beaucoup plus prononcée dans les perspectives libyennes et donc un coup supplémentaire porté au bon déroulement du processus de transition libyen.

Fundación Asamblea de Ciudadanos y Ciudadanas del Mediterráneo
Calle San Francisco de Borja 20 – 8 - 46007 Valencia, Spain - Phone: +34 963 219 558 - E-mail: secretariat.facm@gmail.com