octubre 23, 2013

Sauver la « révolution syrienne »

Par Barah Mikail, Directeur de recherche à la FRIDE et membre de l’Assemblée des citoyens et citoyennes de la Méditerranée (Acimedit)

Voilà près de trois ans que le « Printemps arabe » a accouché de son bourgeon syrien. Trois longues années durant lesquelles ce que l’on escomptait comme une opportunité de changement pour le peuple syrien a viré au cauchemar. La Syrie continue à être l’objet d’affrontements insensés entre différents acteurs placés à divers niveaux. Sur les plans local et national, on retrouve l’armée nationale d’un côté, une succession de combattants armés et de manifestants aux orientations politico-idéologiques et aux moyens d’actions divers de l’autre. Sur le plan régional, les positionnements stato-gouvernementaux traduisent le degré de guerre par procuration qui s’est imposé à la Syrie, avec une myriade d’acteurs s’étendant de l’Afrique du Nord à l’Iran en passant par la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar ou encore le Hezbollah libanais. A échelle internationale enfin, on aura compris, avec les tractations qui ont accompagné le rapprochement américano-russe sur l’avenir de l’arsenal chimique syrien, que la Syrie demeure prétexte à rivalités faisant écho aux logiques de la Guerre froide, quoique sans pleinement les reproduire. Mais c’est la population syrienne qui continue quant à elle à faire les frais de ces rivalités.

Les aspirations de la société civile syrienne se sont fracassées sur l’autel de l’instrumentalisation du « second Printemps syrien ». En 2000-2001, les fora et réunions qui avaient commencé à prendre corps après l’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir connurent leur coup d’arrêt du fait de décisions internes circonscrites au régime syrien. Dix ans plus tard, il en va de manière différente. Incontestablement, c’est toujours l’appareil d’Etat syrien qui ne veut permettre à sa population de s’engager sur les rails d’une transition politique garantissant une réforme de fond en comble des logiques sécuritaires en place. Mais on ne saurait pour autant mettre de côté la responsabilité portée aussi par ceux des acteurs étatiques comme paraétatiques et privés qui ont fait de l’instrumentalisation du dossier syrien la voie ouverte vers toutes sortes de stratégies. Le peuple syrien continue à payer lourdement le prix de machines de guerre lancées par les protagonistes en action sur son terrain. Et il n’y a finalement pas de bons et de mauvais points à distribuer. D’un point de vue factuel, chacun du régime syrien et de ses opposants armés, ainsi que leurs soutiens respectifs, sont responsables de la tragédie qui aurait maintenant coûté la vie à plus de 100 000 personnes. Les bons et les méchants se recrutent d’un côté comme de l’autre de la barrière, et tous se sont rendus coupables d’avoir permis à la violence de prendre le dessus.

Pour résultat, on se retrouve devant une tragédie humaine qui incarne finalement le plus grand désastre pour le peuple syrien. La nécessité pour le « Printemps arabe » de privilégier un versant politique plutôt que de prendre le risque de se muer en un affrontement armé était pourtant indiquée dès l’origine ; mais peu ont voulu entendre que les enjeux syriens ne supporteraient pas d’être mis dans le même moule que la Tunisie, l’Egypte ou la Libye. Il faut cependant dépasser l’écoeurement légitime provoqué par la tragédie syrienne et croire en la possibilité de se sortir à terme des eaux troubles du marécage syrien. Une coalition constituée par des opposants vivant en Syrie a enfin pris jour, à la mi-octobre 2013. Elle vient nous rappeler que le quotidien de la population est vécu par les habitants de la Syrie et non par ceux des observateurs qui parlent en son nom tout en assistant aux violences à distance. L’initiative est timide, certes, et le potentiel de cette coalition reste à confirmer. Mais c’est en soutenant de telles formations que l’on permettra aux Syriens de continuer à entretenir l’espoir d’une sortie de leur tunnel aux eaux couleur de sang. Il faut en effet rendre à César ce qui lui appartient. L’enfoncement abyssal des représentants auto-attitrés de la « révolution syrienne » dans leurs propres contradictions est un rappel salvateur de ce que les aspirations citoyennes se définissent avant tout au départ de revendications portées par les citoyens effectivement confrontés aux réalités du quotidien. Au-delà des frontières de la Syrie, le devoir est au soutien, à l’accompagnement, à l’aide, mais non à la décision avec absence de procuration. La solidarité citoyenne doit demeurer plus forte que les tentations politiciennes, et le comprendre dans le cas de la tragédie syrienne marquerait déjà une avancée salvatrice.

Fundación Asamblea de Ciudadanos y Ciudadanas del Mediterráneo
Calle San Francisco de Borja 20 – 8 - 46007 Valencia, Spain - Phone: +34 963 219 558 - E-mail: secretariat.facm@gmail.com